Sarbazan-Marseille

Voilà un moment que je n’ai pas posté ici. Entre la formation d’hypnose (oui, je vais écrire là-dessus aussi mais nom de Dieu, ça va prendre du temps), la bougeotte et la réflexion sur moi-même, j’avoue que je n’ai pas eu trop la tête à me poser sur mon ordi pour écrire. Et puis, y’a Olivier et ses mots, qui savent toujours me trouver exactement là où je suis, et de nouveau, l’envie de poser quelque part mon expérience de vie de tous les jours.

Après une formation riche en rebondissements, émotions, rencontres et apprentissages, j’ai pris le temps de me sortir de mon quotidien parisien le temps d’une parenthèse familiale. Familiale au sens large du terme, puisque il y a eu Agen chez mon père, Sarbazan dans la foret de ma famille de cœur, Marseille brièvement et Saint-Étienne-du-Grès pour des vraies retrouvailles, tous ensemble, remplis de bonheur.

Une des choses qui ressort de cette période de transition, c’est l’envie d’aller vers les autres, vers l’inconnu, de prendre ce risque (en anglais: take a chance, bien plus juste et plus vivant) immense de faire confiance à l’Autre. Bien évidemment que l’hypnose dans sa globalité me donne encore plus envie de comprendre l’Autre mais ça dépasse ce seul cadre, je ressens tout bonnement l’envie de rencontrer le plus de monde possible, même l’espace de 5 minutes, de pouvoir échanger un bonjour et un sourire avec des inconnus, parce que finalement, personne n’est un inconnu. L’Autre c’est moi. Alors, forte de l’expérience d’Olivier et les finances à plat, je me suis dis que la meilleure manière d’expérimenter tout ça, ça serait de tenter un trajet en stop. Et pas un petit trajet, non madame, un long trajet, Sarbazan-Marseille.

L’idée a d’abord dû murir dans ma tête, j’ai demandé des conseils à mon coach d’autostop préféré et puis il a fallu en parler, aux bonnes personnes, pour ne pas qu’on essaye de me décourager. Je ne voulais surtout pas de toutes ces projections et suggestions négatives qu’on aurait pu me faire. Je ne voulais surtout pas entendre que je n’avais pas le droit de vivre cette expérience parce que j’étais une fille. Alors je l’ai fait un peu en catimini. Pour ne pas pouvoir me dégonfler non plus.

Et c’est comme ça que je me suis retrouvée le jeudi 24 mars 2016, avec mon sac à dos et mes cheveux sales, au péage de l’A65. Il est 8h30 et je m’apprête à faire un truc qui me parait dingue, irréalisable et en même temps, je n’ai jamais été aussi sûre de moi. 2 voitures s’arrêtent mais vont vers Bordeaux, ça ne m’arrange pas, je penser passer par Pau. 9h30, la troisième voiture s’arrête, une jeune femme, et je me dis “peu importe où elle va, je monte”. Et c’est comme ça que je fais la connaissance de Mathilde, éducatrice pour enfants placés par les services sociaux. J’embarque dans sa jolie voiture, fait la connaissance de son chien, et on file vers Bordeaux. Elle a sa trousse de maquillage sur la boite à gants et deux téléphones qui se baladent sur ses genoux. Et là je réalise: je suis chez elle, dans son intimité. Elle ne me connait pas et me fait confiance. J’ai rarement commencé une journée avec un aussi grand sourire.

Elle me laisse sur la dernière aire d’autoroute avant l’embranchement pour Toulouse, un dernier aurevoir à cette working girl en route pour rejoindre le chevet d’un proche malade et je tourne le dos, ravie de cette pause et curieuse de la suite. Il est 10h.

Et là, pendant deux heures, j’aborde les gens sourire aux lèvres “Bonjour, je fais du stop et je cherche à aller vers Toulouse, est-ce que c’est votre destination par hasard ?“. Tous vont sur Bordeaux, mais tous me sourient, certains s’excusent de ne pas pouvoir me prendre, une petite fille me dit qu’elle aurait adoré faire ma connaissance et moi aussi. Le soleil inonde ce joli coin de la France et malgré le temps qui passe, je suis bien. J’aborde les gens avec simplicité et il me le rende. Je ne connaitrai jamais leurs prénoms mais je me souviendrai toujours de leurs sourires. Et puis vers midi, je commence à me dire que je ne vais pas tarder à abandonner, partir sur  Bordeaux et prendre un train. Et c’est à ce moment là que Jean-Marc s’arrête à ma hauteur, je l’ai abordé tout à l’heure et il allait sur Bordeaux. C’est un commercial et il connait la région comme sa poche, il me propose de me déposer au péage de l’autoroute qui va vers Toulouse. Je n’hésite même pas, empoigne mon sac à dos et monte dans sa maison roulante. Il fait 1000km par semaine et vend des produits chimiques aux professionnels du coin. Il rit très fort et a une bienveillance naturelle à mon égard, sûrement un truc de quarantenaire. Il me donne du papier et un support pour que je puisse me faire une pancarte indiquant Toulouse d’un coté et Marseille de l’autre, fantastique. Il m’assure qu’au péage ce sera plus simple, et je lui fais confiance. Arrivés à la barrière du péage, je saute hors de la voiture avec un “Encore merci pour tout Jean-Marc !

Et là, c’est la galère. Impossible de traverser le péage pour accéder à la partie qui m’intéresse. Je repère les passages souterrains des employés du péage, hésite un instant et m’y engouffre. Les voitures vont vites et je veux déguerpir d’ici le plus vite possible j’ai déjà assez perdu de temps. Je ressors du bon coté, avec l’impression agréable d’avoir fait quelque chose que peu de gens font dans leurs vies (oui, un passage souterrain de péage, t’en as déjà emprunté un toi peut-être ?), me poste entre deux files de voitures qui ralentissent à peine et sors ma pancarte. La troisième voiture que je croise s’arrête. “Je suis pas sûr de m’arrêter à Toulouse” – “Pas grave, je vais vers Montpellier” – “Monte !“.

C’est Sébastien. Il est chef de chantier, il vient de Nantes et va jusqu’à Nîmes. Bingo ! On discute, il me raconte sa vie, son boulot, sa femme, ses enfants, on écoute la radio en mangeant, c’est une émission sur la sexologie, on se marre bien. C’est fluide et j’ai même du mal à me dire que c’est un inconnu. On trace sur les routes du Sud, le soleil est avec nous et j’ai l’impression de vivre complètement. Je décide de descendre avant Nîmes, il me pose sur une gigantesque aire d’autoroute. Un au revoir hâtif et il file retrouver son hôtel, après 8h de route, je ne peux que le comprendre.

A peine le temps de manger une pomme et de me poster à la sortie de l’aire qu’un jeune homme me hèle “Tu vas vers Marseille ? Je peux te déposer à Lançon de Provence !” Re-bingo. Je rencontre Abdel, 25 ans, qui sillonne les routes avec sa remorque pour une entreprise de forage. Il a un fort accent algérien, tente la drague comme il peut mais je le repousse gentiment. Son intention n’est pas mauvaise mais je commence à fatiguer et puis l’autoroute à 90 km/h c’est bien relou.

Il me dépose à l’aire de Lançon, non sans avoir pris mon numéro pour “papoter et puis si jamais personne te prend, tu m’appelles hein, j’te ramènerai à Marseille, fais attention à toi“. Bien intentionné le petit mais j’espère bien que je trouverai. Ça me ferait chier de foirer si près du but ! Le soleil commence à descendre et il y a un vent à décorner les bœufs. Tous les gens que j’aborde ont l’air sincèrement désolé d’aller vers Nice, certains se creusent le cerveau pour savoir si ils ne peuvent pas me déposer plus près de Marseille. Je trouve ça beau, touchant. De voir que mon regard sur l’inconnu a changé mais que, surtout, je fais aussi changer celui de mes interlocuteurs. #Priceless

Et puis, enfin, il est 19h30, il fait nuit et j’aperçois une silhouette de femme. Je savais que je finirai la journée avec une femme. Elle a un bonnet et une dégaine de hippie. “Bonjour, je cherche à aller sur Marseille, c’est votre route par hasard ?” Plus de doute, plus de “je fais du stop”, si tu vas à Marseille tu me prends, un point c’est tout. “Ouais, monte !“. Elle finit son plein d’essence, et me raconte, qu’elle s’appelle Corinne, qu’elle est danseuse, qu’elle habite Marseille depuis 20 ans et qu’elle vient de déposer son fils à un concert. On parle d’hypnose, de danse, de vie, de sens. Pas longtemps mais juste assez pour poser la cerise sur le gâteau qu’a été cette journée.

Fouler le sol de la gare Saint-Charles ne m’a jamais autant émue. Je suis fière, épuisée, heureuse, lasse et complètement en transe. Je retrouve ma mère à la sortie du métro, ça sera ma dernière conductrice de la journée. Il est 21h quand je me pose enfin dans le fauteuil de son salon, lavée, propre, plus heureuse que jamais et complètement épuisée.

Et c’est là que d’avoir une maman c’est formidable. Parce qu’elle se tourne vers moi et me rappelle, un truc que j’oublie souvent: “Tu te souviens quand t’étais petite  et que tu refusais de quitter la maison tellement tu avais peur des gens et du dehors ? C’est fou le chemin que tu as parcouru !”. Quand j’étais gamine j’avais une peur panique des inconnus et notamment des clochards (et Dieu sait qu’à la Réunion y’en avait beaucoup à l’époque.) Et là, dans ma tête c’est comme une boucle qui se boucle. C’est pour cette gamine que j’étais que je me sens le plus fière de cette journée de stop, pour la petite Julie-Roxane qui avait peur de tout et de tout le monde et pour l’adolescente que j’étais qui pensait jamais elle ne changerai: quand rien n’est prévu, tout est possible.

Merci la vie, merci à Mathilde, Jean-Marc, Sébastien, Abdel, Corinne et à tous les autres qui m’ont offert leurs sourires sincères et qui m’ont souhaitée une bonne journée. Je ne me suis pas seulement déplacée d’un point à un autre ce jour-là, j’ai voyagé.

 

 

 

3 thoughts on “Sarbazan-Marseille

  1. COEUR COEUR LOVE LOVE
    Pour le reste : c’est drôle toutes ces réflexions de stop, qui sont surement les mêmes pour chacun, qu’en tout cas moi j’ai eues aussi : les voitures qui sur l’autoroute-la-vraie (et pas les aires) passent bien trop vite et te donnent ce malêtre instantané et l’envie de vouloir t’en échapper très loin ; les gens qui se décarcassent pour t’aider (même si parfois ça ne t’aide pas tant que ça, mais tant pis ; le sentiment d’être là où peu vont, où l’extrême majorité ne fait que vrombir une seconde (marcher sur un péage…) ; et puis l’arrivée ! quel accomplissement ! putain c’est autre chose que de descendre du train ! les premiers pas sur les trottoirs de notre ville de destination, qu’on foule avec une sorte de léger tournis, “alors j’y suis ça y est, l’ouragan autoroutier, les péages, les bifurcations, l’attente systématique du oui ou du non de ceux à qui on demande, tout ça, c’est derrière moi, je marche juste sur le trottoir comme un citadin lambda”, même si on se sait différent du flux de gens dans la rue, que notre expérience est à ce moment-là totalement différente parce qu’on apprécie la ville, on ne l’arpente pas sans voir, on l’apprécie de ouf après toute cette route et ces incertitudes ; à marcher comme ça on se sent nimbé d’une petite aura d’unicité, qui finira par se dissoudre sous la douche.
    Quel bonheur : )
    C’est aussi qu’on accomplit quelque chose de différent, en ayant pris un chemin qui est loin d’être le plus aisé, et on a toute cette joie d’avoir mené à bien notre idée, d’avoir creusé son propre sillon, alors qu’on aurait pu s’épargner toute cette apparence complication ; bref on suit un idéal et on le concrétise (un idéal très humble, bien sûr) : c’est fascinant et ça veut dire que c’est possible, tout le temps, et sur de plus grandes échelles, pour tous les idéaux… Et plus l’idéal est imposant, plus la joie de l’avoir accompli doit être incroyable.
    J’ai plusieurs souvenirs ensoleillés l’aire de Lançon : )
    Merci de partager ton expérience ! et je trouve la démarche assez magnifique, de commencer le stop parce qu’on veut se remettre à l’Autre. Moi c’était (en Irlande quelques mois avant qu’on se connaisse, et ensuite en Ecosse et en Norvège) je crois pour vraiment vivre et bouger sans avoir à monnayer, pas par radinerie mais pour voir que c’était possible, de voyager sans cet incessant dialogue avec des pièces de monnaie qu’on veut nous faire croire incontournable.
    Dans tous les cas, commencer le stop c’est souvent pour se mettre à l’épreuve, pas vrai ? “alors j’ai ma jolie petite réflexion, très bien, et concrètement est-ce que ça marche ? est-ce que se remettre à l’Autre ça marche ? est-ce que faire son chemn sans argent ça marche ?”
    apparemment le stop répond toujours par un encouragement franc et massif…

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  2. Bonjour cousine, et bien ça fait plaisir de lire un tel récit porté par la joie de vivre. C’est vrai que faire du stop est un excellent moyen de rencontrer l’autre (et accessoirement, blablacar aussi, mais c’est un autre débat). On découvre des gens, des professions, c’est assez sympathique. Ce qui est assez encourageant, c’est que beaucoup se mettent à covoiturer par goût du contact humain, et pas simplement par recherche pécuniaire. Je l’ai constaté, les gens engagent facilement la conversation. Comme quoi le monde n’est pas essentiellement peuplé d’égoïstes.

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